Gand et la Jaguar type E, série 1 et demi

Au printemps en 1976, Claude Lelouch, au volant d’une Ferrari 275 GTB, traversa Paris à grande vitesse, à la levée du jour. Il partit du périphérique, remonta l’avenue Foch, contourna l’arc de triomphe, pris les Champs-Elysées jusqu’à la Concorde, puis les quais, la place de l’Opéra, la place Pigalle pour finalement s’arrêter devant le Parvis du Sacré Coeur, où il descendit du véhicule pour enlacer la femme qui venait à sa rencontre.    Lelouch publia le court métrage de cet évènement sous le nom de: ‘C’était un rendez-vous’

Il figure dans le catalogue de Youtube, voir le lien ci-joint.

Mettez un casque, ouvrez grand l’écran de votre Mac et laissez l’adrénaline se déverser dans vos veines.

Comptez les feux rouges brulés, frissonnez au passage des voitures évitées de justesse et au camion poubelle contourné par le trottoir, laissez-vous griser par le bruit du moteur qui rugit à chaque changement de rapport, pensez à Dutronc et buvez les vues de Paris qui s’éveille.

Cette semaine mon ami L. m’a gracieusement prêté sa Jaguar type E. Il rêvait depuis longue date d’en acquérir une, je l’aidai dans sa recherche, nous parcourûmes l’Europe virtuellement par ordinateur et physiquement en voiture.

Les Allemand disent ‘Vorfreude ist die beste Freude’ et notre recherche fut passionnée, enrichissante et instructive.

Nous en vîmes des belles et des moins belles, des comme neuves, des reconditionnées à partir de pièces d’origine, des flamboyantes dont la misère mécanique était camouflée par une couche de peinture fraîche, des pas du tout d’origine mais remises à neuf au goût douteux de nouveaux riches dont l’ambition est d’impressionner le voisin, pas de participer à des rallyes d’ancêtres.

Nous fûmes perplexes de découvrir que la fourchette des prix partait à 10.000€ pour une voiture qui roulait encore mais dont la sénilité était marquée, jusqu’à 160.000€ pour un modèle sortant d’un écrin.

Nos mains caressèrent les flancs d’une belle bête couleur bordeaux chez un marchand à Versailles, nous scrutâmes une rouge, un soir tard, chez un spécialiste Jaguar dans le Nord-pas-de-Calais, une bleue foncée, récemment importée de Suède attira notre attention à la foire d’Anvers ainsi qu’une British racing green à la foire de Gand.

Nous nous apprêtions à partir pour Essen, la reine des foires du genre, mais un matin, après un tour d’horizon sur la toile, qui me conduisit aux USA, en Angleterre, en Norvège et en Suède, je découvris à Warmond au nord de Leiden, chez Witmer & Odijk, une type E, de la série un et demi, de couleur bleue clair, qui nous paraissait répondre à la liste des conditions que par élimination successive notre recherche nous avait conduit à établir.

C’est finalement chez ce spécialiste de voitures anciennes de haut de gamme, qui Dieu sait pourquoi, s’était installé dans ce village triste et stérile, commun à nos voisins de nord, que mon ami L. sortit son carnet de chèque.

Chaque matin, depuis trois jours, je consulte les prévisions météo, je prend note des heures ensoleillées et à chaque éclaircie, je démarre le six cylindre et je pars capote ouverte sur les routes de Flandre.

Accordez-moi un moment de poésie mécanique.

Je suis de la génération de ceux qui ont conduit des autos tel que ma première acquisition, une Mercedes 170 de 1948. C’est l’époque où changer de vitesse demandait du doigté, c’est l’époque où la direction assistée n’existait qu’en laboratoire et où les freins à tambour obligeaient le conducteur à anticiper les obstacles longtemps à l’avance.

La Jaguar pèse 1200 kg, développe 200 CV DIN et elle est équipée de freins à disques de la première génération qui arrêtent la voiture en temps voulu à condition d’appliquer une pression forte et violente sur la pédale centrale.

Sa conduite met en éveil tous les sens. Changer de rapport demande un temps d’arrêt de 5 milli secondes au point mort pour monter et de 10 milli secondes à la rétrograde. Le rapport choisi s’enclenche avec précision sous ma main qui tient fermement le levier de vitesse, un plaisir.

La caisse vibre sur les routes pavées mais c’est une vibration solide, je reste collé au siège et j’ai l’impression de faire corps avec la bête.

La sensibilité de la pédale d’accélérateur demande de chausser des escarpins à fine semelles. J’acquière sans mal la douceur nécessaire au dosage subtil des gaz mais dès que l’occasion se présente j’enfonce le pied droit, l’animal rugit de plaisir et il se propulse en avant dans un ronflement sourd. L’effet est global, j’ai le dos qui entre dans le dossier, le vent me décoifferait si j’avais encore des cheveux et le bruit est grisant.

Pas d’ESP, pas d’ABS ni d’autres subtilités électroniques qui déplacent la maîtrise du véhicule du conducteur à la voiture. Ici, lorsque le cul part en survirage, je lâche un tantinet les gaz et tout se remet en place et lorsque les pneus glissent au freinage, je lève le pied et ils s’agrippent à nouveau. La redécouverte de sensations anciennes.

Le sommet de la jouissance sensuelle est donné par les odeurs. Sur les routes de campagnes, l’air transporte un mélange de molécules de cambouis chaud, d’essence multigrade, de gazon fraîchement coupé, de bouse de vache et de fleurs des champs, le pied, je devrait dire ‘le nez’.

C’est pourquoi, lorsque je pris le volant pour la première fois, ma mémoire me projeta dans le film de Claude Lelouch.

Pour tuer la légende qui entoura pendant trois décades ces huit minutes de plaisir, Lelouch dévoila dans une interview en 2006, que son film avait été tourné à l’aide d’une caméra fixée sur le pare-choc avant de sa Mercedes 450 SL 6,9 L et que le doublage du son fut réalisé par après avec une Ferrari 275 GTB.

Il pilota lui-même sa voiture et le film fut tourné en une seule prise et sans préparation. La seule précaution prise fut la présence d’un assistant au passage des guichets du Louvre, à cause de la visibilité nulle. L’ironie veut que cette mesure de prudence ne servit à rien car le walkie-talkie était en panne.

N’empêche qu’il faut savoir qu’avec ses 280 CV, la Mercedes étale la même puissance et les mêmes performances que la Ferrari, le bruit en moins mais le confort de la suspension hydropneumatique en plus, ce qui permit de tourner le film.

Je répète, pour ceux qui ne l’ont pas encore fait, si vous voulez avoir une idée du plaisir que procure la conduite d’un engin comme la Jaguar, regardez la clip de Lelouch.

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Un commentaire pour Gand et la Jaguar type E, série 1 et demi

  1. AVOTO dit :

    Bon article Merci pour cet article

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