L’objet insolite du QE2

Dehors la tempête hivernale fait rage. Par les fenêtres aux bords arrondis du salon de lecture du pont 4 bâbord, on aperçoit parfois dans la pénombre la crête d’une vague qui se déchire dans une trainée d’écume blanche.

Les stabilisateurs du QE2 fonctionnent à merveille et le sol couvert d’un épais tapis plein, bouge à peine. Nous aimons nous installer dans les fauteuils près des fenêtres car même la nuit, il nous arrive d’apercevoir le phare d’un navire qu’on croise et les innombrables sources de lumière du paquebot permettent de deviner la mer qui défile à 26 noeuds.

L’ambiance à bord est feutrée, je lis ‘The Great Railway Bazar’ de Paul Theroux et nous attendons l’annonce du souper.

‘Mesdames et messieurs, ici le commandant de bord Harris, pour votre information, nous naviguons actuellement à 75 miles nautiques au nord de l’endroit où coula le Titanic le 15 avril 1912.

Notre vitesse de croisière est actuellement de 26 noeuds, nous traversons une légère dépression hivernale et j’espère que vous n’en êtes pas trop incommodés. Je vous souhaite une excellente soirée à bord du notre paquebot, le Queen Elisabeth 2.’

C’est par des hauts-parleurs installés partout dans le bateau que le capitaine et les membres de l’équipage nous informent des événements de la vie à bord. De la météo aux spectacles dans la salle de théâtre, de l’ouverture des restaurants à l’initiation au tango organisé pendant l’heure du thé.

Le rappel de la catastrophe du Titanic n’impressionne pas les passagers et je ne vois  personne s’étrangler dans son gin & tonic.

Nous avons embarqué à Southampton il y a deux jours et nous sommes en route pour New York. L’idée de traverser l’Atlantique en hiver avec la grande dame nous a toujours paru un rêve à réaliser, avant que le paquebot ne finisse tristement comme hôtel dans la rade du port de Dubai.

Pour le souper, j’enfile mon smoking, M. met sa robe noire et son collier de perles et comme de coutume nous dégustons le savoureux repas du soir. À la sortie du restaurant, le maitre d’hôtel nous remet un morceau de gingembre confit, bon pour la digestion et pour ceux qui en souffrent, calmant pour le mal de mer.

Nous nous apprêtons à faire le tour des coursives lorsque tout à coup un calme étrange   envahit le bâtiment, nous ne percevons plus les vibrations puissantes mais discrètes des deux moteurs électriques qui le propulsent. Apres quatre jours de vrombissement continu, l’absence de bruit est insolite. Soudain, le tangage s’accentue et s’accompagne d’un léger roulis.

‘Mesdames et messieurs, vous avez certainement remarqué que nos moteurs se sont arrêtés, il s’agit d’une panne de l’informatique de gestion des alternateurs, notre équipe technique est en place et nous reprendrons notre voyage dans quelques minutes, je vous prie de ne pas vous inquiéter.’

À ce moment là, l’éclairage normal s’éteint et les discrets luminaires de secours s’allument. Il faut quelques instants pour que nos yeux s’accoutument.

‘Mesdames et messieurs, ici le commandant Harris, je vous prie de garder votre calme, vous avez constaté que l’éclairage de secours s’est allumé, cette situation est normale. Pour pouvoir relancer les moteurs diesels qui alimentent les alternateurs et par la suite les moteurs électriques de la propulsion, nous sommes obligés de limiter au maximum la consommation électrique du bord.’

M. fait remarquer que tomber en panne au milieu de l’océan Atlantique en pleine tempête hivernale à 150 km au nord de l’endroit où le Titanic a coulé n’est pas fait pour rassurer la foule.

Et pourtant une ambiance de fête s’installe progressivement, l’équipage distribue des spaghettis lumineux dont on fait des colliers qui nous rappellent les guirlandes de fleurs Tahitiennes. Comme nous, les passagers ont presque tous quitté leurs cabines et se promènent en souriant. Les contacts sont faciles, les loupiotes bleues des tubes en plastique confèrent un air de fête à la situation et malgré les mouvements inhabituels du navire et le naufrage du Titanic en arrière pensée, la panne est perçue comme une aventure qui sera bonne à raconter aux copains en rentrant.

Les haut-parleurs nous tiennent informés de la progression de la réparation, elle est plus longue que prévue, nous allons nous coucher vers minuit et au réveil, le lendemain matin, le QE2 file vers New York de ses 26 noeuds.

Plus tard dans la journée, un Allemand rigolard nous apprend que le Bild Zeitung titre en grand que le QE2 est bloqué par des icebergs, moteurs éteints, à l’endroit où le Titanic a coulé. Inquiète, sa famille lui a envoyé un télex.

L’incident que je relate ci-avant date de notre traversée de l’Atlantique avec le Queen Elisabeth 2 en décembre 1999.

C’est lors de ce voyage que je me suis acheté, dans la boutique de l’antiquaire du bord, un insolite ancien compas pliable à pointes sèches.

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Un commentaire pour L’objet insolite du QE2

  1. Jasenka dit :

    Wow, a small step to new career of writer!
    I like this post very much…

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